Start-Up : l'aventure intérieure...

Start-Up : l'aventure intérieure...



8H00, aéroport d’Orly. J’attends mon vol pour Montpellier après quelques jours passés à Paris. Un énième déplacement n’achevant même pas les allers/retours entre la belle du Sud et la capitale pour le mois de septembre. Mon regard se porte alternativement sur les Airbus, que j’aperçois sur le tarmac, ballet d’arrivées et de départs toujours passionnant pour le fondu de nouvelles technologies que je suis, et la fourmilière des halls gavés de passagers, même tôt le matin. Je songe à cette aventure que je suis en train de vivre, pour la première fois en immersion quasi-totale au sein d’une de ces fameuses start-up dont on parle temps, tel un journaliste d’investigation préparant un article sur le sujet. Sauf que me concernant, c’est pour de vrai, en profondeur. A l'image de ce film de Joe Dante un peu loufouque mais fort sympathique des années 80 intitulé "l’aventure intérieure". 
 


6 mois plus tôt, le hasard des dossiers a placé sur ma route une toute jeune entreprise hébergée au Business Innovation Center de Montpellier

Attablé près d'une baie vitrée, engouffrant gloutonnnement un de ces fabuleux petits-déjeuners à 10€ dont les aéroports ont le secret (sic), je perçois des bribes de conversations venant de droite et de gauche entrecoupées de cet anglais approximatif si caractéristique de nous autres les français pour rappeler aux passagers les plus étourdis ou les moins prévoyants qu’on va partir sans eux et qu’il faut se bouger, mais en des termes bien sûr plus policés.
 
Quelques 6 mois plus tôt, le hasard des dossiers a placé sur ma route une toute jeune entreprise hébergée au Business Innovation Center de Montpellier. On voulait me présenter un projet. Un de plus. Histoire de nourrir cette curiosité quasi maladive qui m’habite et cette appétence insatiable que j’ai pour toute nouvelle idée susceptible de modifier notre quotidien… ou pas.
 

Je sais que le sujet tourne autour du RGPD, domaine devenu très tendance depuis qu’on sait que cette nouvelle réglementation va créer des opportunités business. Un sourire m’échappe en songeant à ces nombreux confrères qui se sont intronisés champion de la protection des données personnelles ces quelques derniers mois alors que quand je me suis déclaré comme Correspondant Informatique et Libertés (on ne disait pas encore DPO…) nous étions moins de 100 avocats en France à avoir franchit le pas pour environ 60 000 avocats en France à l’époque. C’était en 2012. Des vocations bien tardives sont nées ces derniers temps.

La présentation se déroule. Boum ! Je prends une claque… 

On me présente d’abord l’équipe. Il y a Laura, Christophe, Guillaume, Laurent et Romain qui va se coller au pitch. Plus tard Fabien et Quentin viendront réaliser leur stage dans la boîte. La présentation se déroule. Il s’agit de fournir aux entreprises un outil logiciel qui leur permettra rien moi que de se libérer de l’ensemble des contraintes ayant trait au recueil du consentement à la collecte et au traitement des données personnelles de leurs clients. Boum ! Je prends une claque… Je pars dans une réflexion personnelle que je garde pour moi mais j’entends distinctement la phrase dans ma tête : « mais bon sang comment des gens qui n’ont aucune formation juridique ont-ils pu développer une idée aussi  pertinente ?".

Les images continuent de défiler sur le grand écran en face de moi. C'est super malin, ça va vraiment faciliter la vie des boîtes. Je suis captivé.
 
Sans en avoir pleinement conscience, je ne rends pas seulement visite à une petite start-up. Je rencontre, une fois de plus (car la chose est courante quand on accompagne ce genre de little big firms), une petite parcelle de ce génie français qui essaime nos villes et nos campagnes. L’idée est tout bonnement géniale.


Puis la minute d’après, je réalise l’étendue de la mission qui pourrait m’attendre et réalise aussitôt que le conversation va vite tourner court : le paradoxe de ce génie français, c’est qu’il est sans doute trop souvent bridé par une considération Ô combien terre à terre : le problème financier.
 
Pour mettre au carré ce projet, le travail juridique va être colossal. Et même pour un avocat « start-up friendly », il arrive un moment où la douloureuse devient fatalement insupportable pour l’entreprise désireuse de s’accorder vos services.

Et là franchement, vu le travail qui va s’avérer nécessaire, je ne vois pas d’issue.

A moins que.

A moins que je ne donne corps à cette idée qui me taraude depuis quelques années : passer le cap de la frustration que ressentent beaucoup d’avocats à la fin de leur mission en remettant les outils juridiques nécessaires à la poursuite de l’aventure de l’entreprise, cet espèce d’abandon en rase campagne qui vous fait passer en une facture d’acteur de l’aventure entrepreneuriale à simple observateur. Passer ce cap et devenir un acteur pérenne de l’aventure : entrer au capital. Finalement proposer son travail contre des parts de l’entreprise, comment mieux montrer son intérêt pour un projet ? Celui là me paraît particulièrement prometteur.
 
Alors certes, rien n’est garanti : ce sera tout ou rien. Et je sais que 9 start-up sur 10 se plantent. Qu’importe. De toute façon c’est ça ou rien, puisque facturer classiquement s’avère parfaitement impossible. Et en matière de fonctionnement iconoclaste avec Getavocat, je pense avoir atteint un degré d’expérience assez respectable avec mes abonnements sans limite de prestations, sans facturation à l’heure. Bref, même pas peur !
 
Après quelques échanges, l’accord est conclu.

Me voilà donc associé dans une start-up. Me voilà devenu un startupper hybride : mi-avocat, mi-entrepreneur. Mais finalement les avocats ne sont-ils pas les plus fous des entrepreneurs ? La plupart d’entre nous connaissent les trésoreries négatives, les banquiers qui appellent, les clients exigeants et le stress, compagnon bien encombrant de notre quotidien.
 


Arrive alors Facebook et son programme d’accélération de start-up : Facebook Garage


On m’explique combien il est important d’être les premiers sur le marché. Et aussi que tout est presque prêt… sauf le juridique. Me voilà dans le bain. Nous allons donc enchaîner les échanges – Slack est mon ami – les rendez-vous derrière l’écran pour faire en sorte qu’UX et droit cohabitent sans se bouffer le nez.
 
Le pari sera tenu après des dizaines d’heures de boulot, de problèmes à gérer, des impossibilités juridiques à rendre possibles, des agacements, des rires, des dizaines de litres de café ingurgités... et aussi quelques bières et inévitables bonnes bouffes.
 
Arrive alors Facebook et son programme d’accélération de start-up.

Encore une aventure. On nous propose d’intégrer ce programme qui n’existe que depuis un an. Il y aura les RV via Skype, les RV sur Paris au siège de Facebook pour « pitcher » le projet devant Tel Aviv, Dublin et San Francisco en même temps, faire abstraction de la dégustation de sushis de nos interlocuteurs visiblement affamés mais très attentifs malgré tout.

Il y aura ce retour en voiture à 3 depuis Paris jusqu'à Montpellier après cet ultime pitch, en raison des grèves de la SNCF (grrrr...) et du prix trop important d'un billet d'avion réservé à la dernière minute (re-grrr...), ces discussions sur tout et rien, nos parcours, nos envies, nos emmerdes. Des morceaux de vie échangés entre des personnes qui ne se connaissaient même pas quelques mois auparavant.

Et puis l’émotion d’être retenu dans le programme, comme si on avait à nouveau réussit le BAC après une série d’entretiens me rappelant aux bons souvenirs de mon  fabuleux prof d’anglais du collège de mon Aveyron quasi-natale, Monsieur FERRIERE : paix à son âme et merci à lui car sans sa science et sa pédagogie, j’aurai assurément galéré ces derniers mois pour retirer du programme d’accompagnement de Facebook quoi que ce soit d’utile : tout est en anglais : ateliers, conférences et même quand on parle en français il y a tellement d’anglicismes que j’ai l’impression qu’on parle encore anglais! Qui sait si j'aurai pu suivre cette aventure de la même manière sans l'aisance que je ressens dans l'usage de cette langue que j'aime tant grâce à lui. Souvenirs...
  
Pendant 6 mois les contraintes vont s’ajouter aux contraintes, mais aussi les opportunités aux opportunités. Notre bonne veille France est terriblement jacobine et tout se passe à Paris. Il faudra donc assurer les allers retours. Et dieu sait qu’on les enchaîne ces derniers temps. Un budget pour la start-up, mais aussi pour le cabinet.
 
Découverte de Station F. J’ai l’impression d’être sur le pas de tir de la fusée Ariane. Tout est tellement immense. Une aventure dans l’aventure et j’ai l’impression de plonger encore plus profondément dans celle de la création d’entreprise, de la création de projet.
 
On est alors bien loin du cabinet ! Ici la remise en question est permanente.

Comment donner du sens au projet de l’entreprise ? Comment faire en sorte que l’alchimie se produise entre le produit et le client ? Comment chasser les aspects rebutant du produit et au contraire lui conférer les atouts qui rendront sont adoption naturelle ? Les questions ne cessent jamais. De nombreuses start-up « pivotent ». Elles modifient leur stratégie en cours de route sur un mode dit « agile ». C’est qu’il faut en connaître du vocabulaire pour entreprendre. On est loin de ces remises en question quand on est avocat, avouons-le.
 
Beaucoup de rencontres, beaucoup d’échanges, plein de RV, d’apprentissage de matières peu familières pour un juriste. L’apprentissage du travail en équipe aussi.
 

Moi qui pensais bosser tard en finissant habituellement vers 20H, je découvre une population qui se donne les moyens de ses ambitions en ne comptant pas les heures passées à travailler.


Septembre n’en est qu’à sa moitié et les défis sont encore nombreux. Quittant Station F hier soir vers 20h, je m’attarde un peu pour contempler ce panorama d’ordinateurs aux utilisateurs concentrés, d’enseignes prestigieuses (LVMH , Vente-privée, TF1, Thalès, Facebook…) labelisant tous ces programmes d'accompagnements. Moi qui pensais bosser tard en finissant habituellement vers 20H, je découvre une population qui se donne les moyens de ses ambitions en ne comptant pas les heures passées à travailler. Certes pas dans un garage, comme le voudrait toute belle histoire qui se respecte notamment Outre-Atlantique (la légende des entrepreneurs qui réussiront en prendra un coup, tant pis). Tout l'inverse même, l'écrin est prestigieux, fonctionnel et simplement sublime. Xavier NIEL a donné corps à une idée fantastique et de ce ventre de béton et d'acier sortiront des projets qui donneront le tourni. Je n'ai aucun doute sur ce point.
 
Si nous prenions le temps de considérer un peu plus que réussir passe aussi souvent par des heures de boulot plusieurs heures après que d’autres ayant fait des choix tout aussi respectables ou ayant subi des contraintes leur imposant ce choix, profitent du droit de ne rien faire depuis ce qui peut apparaître comme le milieu de l’après-midi (17H…) à ces ambitieux, sans doute le succès et les attributs qui l’accompagnent seraient-ils moins mal vu chez nous. 
 
Même pas une critique. Un constat. Un hommage tout au plus à cette jeunesse qui bosse. Qui bosse vraiment.
 

On essaye de viser le mieux possible pour prendre le bon courant, mais on jette quand même une bouteille à la mer quand on donne vie à une idée.

Les mois qui viennent ? Et bien ils sont remplis de cette incertitude qui fait le quotidien de chaque entrepreneur. Mais aussi de rêve de réussite, de hâte de voir les résultats des efforts consentis. Et pour ceux qui ont déjà le bonheur d’être parent, ils sont remplis des histoires du soir ratées, des matins sans bisous, des absences difficiles pour les plus petits et du quotidien un peu plus surchargé imposé au conjoint pendant les absences, autre héros inconnu de l’entrepreneuriat moderne.
 
On  verra bien et puis c'est tout. On essaye de viser le mieux possible pour prendre le bon courant, mais on jette quand même une bouteille à la mer quand on donne vie à une idée.
  
Comme sorti de force de mes souvenirs, j’entends l’appel pour mon vol. Après avoir posé ces mots sur mon vieux Macbook, il semble que cela soit l’heure d’embarquer. Encore.

Assis sur mon fauteuil, aujourd'hui le 32A , je jette un œil par le hublot. Malgré les nombreux vols effectués régulièrement, je ne me lasse pas du spectacle me remettant sans cesse cette phrase en tête  : « il y a quelque  chose que le train n’aura jamais… ».

J'ai envie d'écrire... je continue donc sur ma tablette.

 
La magie du vol d’un avion de plusieurs tonnes est quelque chose qui m’a toujours fasciné. La technologie   encore et toujours elle. Et à bien y réfléchir, nombreuses sont les comparaisons possibles avec le monde de l'entreprise.

Décollage,  atterrissage, prendre de l'altitude, fixer un cap, naviguer à l’aveugle, … se crasher (oups…) voilà autant de termes qu' on a  coutume d’utiliser dans le monde de l'entreprise.

 
Pour ma part j’ai donc embarqué. A l'heure où j'écris ces lignes, au propre comme au figuré. Ces moments de voyage parfois contraignants sont aussi des moments de méditation, d’introspection, facilités par l'émerveillement d’un périple à 10 000 mètres d'altitude salué aujourd'hui par un soleil et un ciel parfaitement azur. Le pied.


Vivre cette aventure de l'intérieur c’est aussi ne plus se limiter à des constats d'impossibilité dans le  confort feutré de son cabinet, assis derrière son bureau, face à ses  clients.


Mais contrairement au vol emprunté pour rejoindre mon « chez moi », la destination de l’aventure à laquelle je participe reste incertaine. Du flop total au  changement de profession, je ne peux pas dire être prêt à tout, ce serait mentir, mais je suis en revanche ouvert à tout.

Que resterait-il d'un échec,  hypothèse statistiquement la plus probable ? Un renforcement d'expérience? Assurément au regard des nombreux défis que nous aurons du relever pendant cette aventure.

Mais aussi et surtout des rencontres. Beaucoup.

Et ce sentiment très fort que la force et la richesse  d’une entreprise semble être sa capacité à faire fonctionner de concert une équipe nourrie des individualités et des histoires différentes qui la composent.

L'avocat, ce soliste naturel, peut il s’intégrer dans un tel système de jeu ? Cette aventure m’apprend que ce n’est pas chose facile , surtout quand lui revient plus qu’à l’envie le rôle peu envié du chat noir. Celui qui dit non quand on voudrait entendre oui, le briseur d’ambiance qui en trois phrases et deux articles de loi flingue une idée géniale, celui qu’on aimerait voir ne pas demander la parole à la fin de son pitch…

Vivre cette aventure de l'intérieur c’est aussi ne plus se limiter à des constats d'impossibilité dans le  confort feutré de son cabinet, assis derrière son bureau, face à ses  clients. On s’assoit à la même table que l'équipe, celle dont on doit se lever uniquement après avoir tracé , fut-ce à la hache, la voie vers la solution qui fait passer le droit de la contrainte à la solution.

Le flop donc. Mais pourquoi pas le succès aussi ? Au bout du compte, peut être aurai-je droit moi aussi d’accéder à ce sentiment que j'envie souvent à ceux qui bâtissent du concret. Quelle fierté de se dire qu’on a participé à quelque chose qui vous survivra : un pont, une maison, une voiture de rêve… un témoignage de son savoir faire pour les générations futures. Un « j'étais là » qui accrochera peut être l’inconscient de quelques rêveurs l’espace de quelques secondes et qui peut aussi prendre la forme d’une entreprise toute entière.

Mes doigts ratent leurs cibles sur le clavier : voilà les turbulences annonçant notre descente dans un ciel plus nuageux vers "mon Sud", Montpellier.  La fin du voyage se rapproche. Autre allégorie de l’entreprise…

Arrivé à destination, je cesserai d'être passager de ce vol, pour reprendre encore un temps le rôle de copilote d’un projet tout entier. Les pieds sur terre mais aussi la tête dans les nuages.

Une véritable aventure intérieure.